Provenance et responsabilité professionnelle : les feuillets volés du manuscrit E.V.5 de la Biblioteca Nazionale Universitaria de Turin
Carla Rossi
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Abstract
Cette contribution examine le cas des trois feuillets enluminés soustraits en 1979 au manuscrit E.V.5 de la Biblioteca Nazionale Universitaria de Turin (BU-TO) et réapparus sur le marché international de l’art lors des ventes Sotheby’s de Londres de 2013 et 2015, la vente et le catalogue de 2015 ayant été placés sous la responsabilité de Peter Kidd. À travers une reconstruction documentaire de l’affaire, l’étude analyse les rapports entre la recherche de provenance, l’obligation de diligence et la responsabilité professionnelle des acteurs du marché des manuscrits. Une attention particulière est accordée à la comparaison avec trois feuillets du Livre d’Heures de Louis de Roucy, proposés lors de la même vente Sotheby’s du 7 juillet 2015 après le démembrement commercial, en 2009, d’un codex encore substantiellement intact : la présence concomitante des deux cas permet de distinguer la biblioclastie à but lucratif de la circulation de biens culturels provenant d’un vol. Dans le cas du manuscrit de la BU-TO, la présence de la foliotation originale, la rareté de la tradition textuelle et la documentation photographique permettaient de rattacher les trois feuillets au codex E.V.5. À la lumière des Conventions de l’UNESCO de 1970 et d’UNIDROIT de 1995, la contribution examine enfin les rapports entre expertise, intérêt économique et obligations de vérification, en montrant que les compétences mobilisées pour l’attribution et la valorisation commerciale d’un bien culturel ne peuvent être dissociées de l’établissement de son histoire matérielle et de sa provenance.
En janvier 1979, trois feuillets enluminés furent soustraits au manuscrit E.V.5 de la Biblioteca Nazionale Universitaria de Turin (ci-après BU-TO), exécuté dans les premières années du XVIe siècle pour la cour de France et contenant deux œuvres de Raoul Bollart, figure aujourd’hui peu connue.[1] Mort en 1545, Bollart était un juriste parisien, avocat au Parlement de Paris et seigneur de Champcueil. Sa production poétique latine, peu abondante, comprend une églogue célébrant la victoire française sur les Vénitiens à Agnadel en 1509 et un poème dialogué sur la pauvreté et la libéralité des riches. Composée dans le milieu culturel des grands rhétoriqueurs de la cour de Louis XII, elle n’est transmise que par deux manuscrits : le ms. Lat. 97 de la Bibliothèque de Genève,[2] provenant de la collection Petau et généralement considéré comme l’exemplaire destiné à l’auteur, et le manuscrit E.V.5 de la BU-TO, destiné, quant à lui, au roi.
Le manuscrit E.V.5 conserve précisément l’Ecloga de victoria Ludovici XII Galliarum Regis contra Venetos anno MDIX et l’Otium litterarium: Regni pauperis legatio ad unumquenque divitem. La mutilation affecta donc un exemplaire exceptionnel, tant par la richesse de son décor que par la rareté de la tradition textuelle.
Les feuillets soustraits, correspondant aux fol. 9, 11 et 20, contenaient certaines des miniatures les plus importantes du volume (fig. 1-3).
Le vol fut signalé au début de l’année 1979 ; les photographies des feuillets manquants furent ensuite publiées dans le Bollettino delle opere d’arte trafugate du Comando Carabinieri Tutela Patrimonio Culturale (TPC).
Le registre des consultations conservé par la BU-TO (fig. 4) atteste que le manuscrit avait été demandé en consultation dans les jours précédant immédiatement la découverte du vol. Pendant plus de trente ans, toute trace des trois feuillets enluminés fut perdue.
Ils réapparurent ensemble sur le marché de l’art londonien, proposés par Sotheby’s lors de deux ventes successives : Medieval and Renaissance Manuscripts, Londres, 2 juillet 2013, lots 19-21, et Medieval and Renaissance Manuscripts, Londres, 7 juillet 2015, lots 49-51.
Pour comprendre pleinement la question de la provenance, il est utile de considérer dans son ensemble le catalogue Sotheby’s du 7 juillet 2015. Lors de la même vente où furent présentés, sous les lots 49-51, les trois feuillets provenant du manuscrit E.V.5, figuraient sous les lots 42-44 trois feuillets d’un autre célèbre codex enluminé, le Livre d’Heures de Louis de Roucy. Ce manuscrit, auparavant connu sous le nom de Courtanvaux-Elmhirst, avait été vendu encore substantiellement intact le 3 avril 2009 par Bloomsbury Auctions à New York, dans le cadre de la vente de la collection Walton. Après cette vente, le codex fut démembré et de nombreux feuillets furent mis séparément sur le marché. En 2022, j'en ai réalisé la reconstruction numérique, en réunissant et en replaçant virtuellement dans leur contexte codicologique les feuillets dispersés aujourd’hui identifiés. La documentation permet ainsi de suivre une étape essentielle de la biographie matérielle de l’objet : un manuscrit encore reconnaissable comme unité livresque en 2009 avait été transformé, en quelques années, en une pluralité de biens commercialisables individuellement à des prix extrêmement élevés (qui, à eux seuls, auraient dépassé 70 000 euros, alors que le manuscrit intact avait été vendu 35 000 euros).
C’est précisément la présence concomitante des deux groupes de lots dans la même vente qui place le rôle de l’expertise au centre de l’analyse. Le spécialiste appelé à décrire et à valoriser des feuillets séparés de leur contexte d’origine ne peut se limiter à en déterminer l’auteur, la datation, l’iconographie ou le milieu de production : la nature même de l’objet impose d’interroger le codex dont il provient et les circonstances de sa séparation. Dans le cas De Roucy, l’histoire documentable conduisait à un manuscrit encore substantiellement intact en 2009 puis démembré ; dans le cas Bollart, au manuscrit E.V.5 de la BU-TO, mutilé en 1979.
La comparaison permet ainsi de préciser la fonction de ce que l’on appelle la provenance research : elle ne consiste pas exclusivement à reconstituer une succession de propriétaires, mais à établir les circonstances dans lesquelles un objet présenté comme autonome au moment de la vente a été séparé de l’unité matérielle à laquelle il appartenait. Plus l’intervalle non documenté entre la dernière localisation certaine du bien et sa réapparition sur le marché est long, plus la vérification de son histoire matérielle et de sa provenance doit être rigoureuse.
À l’époque du vol, le droit italien ne prévoyait pas d’infraction autonome : la spécificité pénale de l’atteinte au patrimoine culturel n’a été reconnue de manière organique qu’avec la loi du 9 mars 2022, n° 22, qui a introduit dans le code pénal le Titre VIII-bis, Dei delitti contro il patrimonio culturale, et, parmi les nouvelles infractions, l’art. 518-bis c.p., Furto di beni culturali.[3]
C’est sur ce terrain que le cas E.V.5 constitue un observatoire particulièrement significatif pour définir la due diligence applicable au commerce des manuscrits et des miniatures.
L’art. 4 de la Convention UNIDROIT de 1995, bien que dans son champ d’application propre, a formulé un critère appelé à exercer une influence plus large sur les normes de conduite du marché : la diligence de l’acquéreur doit être appréciée à la lumière de toutes les circonstances de l’acquisition, en tenant compte notamment de la qualité des parties, du prix payé, de la consultation des registres raisonnablement accessibles de biens culturels volés, de la documentation et des informations qui auraient pu être obtenues, ainsi que de toute autre démarche qu’une personne raisonnable aurait entreprise dans les mêmes circonstances.[4]
Le modèle défini par la Convention UNIDROIT suppose une conduite active : il faut interroger l’histoire de l’objet, évaluer la cohérence des informations fournies par le cédant, identifier d’éventuelles lacunes dans la chaîne de propriété et approfondir les circonstances qui, en raison de la nature du bien ou des modalités de son apparition sur le marché, rendent nécessaires des vérifications supplémentaires.[5]
Pour les feuillets enluminés provenant de manuscrits démembrés, cette exigence engage directement les compétences du spécialiste. Un fragment de manuscrit, voire un feuillet entier, n’est pas un objet isolé du seul fait qu’il se présente comme tel au moment de la vente. Sa matérialité conserve une pluralité d’indices de son appartenance antérieure à un ensemble codicologique : dimensions et proportions du support, réglure, mise en page, numérotations anciennes et modernes, continuité du texte, caractéristiques paléographiques, décor, traces de reliure ou de couture, marges coupées, correspondances iconographiques et rapports avec d’autres feuillets connus. Tous ces éléments peuvent permettre de reconstituer, parfois avec une grande précision, le codex dont provient le feuillet ou la miniature.[6]
Sur le marché des manuscrits démembrés, la due diligence revêt donc également une nécessaire dimension philologique, paléographique et codicologique. Les feuillets turinois n’étaient pas des miniatures conçues comme des objets autonomes, mais des parties d’un manuscrit conservé dans une bibliothèque publique et séparées du volume par une soustraction illicite. Avant même l’attribution historico-artistique se posait donc une question d’identification : déterminer à quel codex ils appartenaient et par quelles étapes ils étaient parvenus en possession du déposant.
La question se déplace ainsi de la seule connaissance effective de l’origine illicite vers la qualité des vérifications professionnellement exigibles. Il ne faut pas seulement se demander ce qu’un opérateur savait au moment de la vente, mais aussi ce qu’il aurait dû vérifier compte tenu de sa qualification et des éléments disponibles. C’est dans l’espace entre connaissance effective et possibilité de connaissance au moyen d’une enquête diligente que la provenance research devient partie intégrante de la responsabilité professionnelle de l’intermédiaire.
L’affaire met ainsi en relation des acteurs relevant de domaines différents : d’une part le Comando Carabinieri Tutela Patrimonio Culturale, Interpol, les bibliothécaires, restaurateurs et chercheurs engagés dans l’identification et la récupération des biens ; d’autre part les opérateurs du marché de l’art par l’intermédiaire duquel les feuillets furent de nouveau proposés à la vente.
La distinction est substantielle. Dans le vocabulaire des maisons de vente, la qualification de spécialiste désigne une fonction professionnelle exercée dans le cadre d’une transaction économique. Le consultant ou catalogueur chargé de l’expertise contribue à identifier, décrire et contextualiser l’objet, et cette activité influe sur sa commercialisabilité et sur la valeur que lui attribue le marché. La recherche scientifique et l’expertise commerciale peuvent mobiliser des compétences analogues, mais elles s’exercent dans des structures et sous des responsabilités différentes.
La différence devient particulièrement délicate lorsque l’expertise porte sur des feuillets séparés d’un manuscrit. L’identification du codex d’appartenance peut en effet faire apparaître une provenance problématique et imposer des vérifications supplémentaires, jusqu’au retrait du lot. Il ne serait pas cohérent d’appliquer les compétences du spécialiste avec le plus haut degré de précision à l’attribution, à la datation et à la valorisation historico-artistique, sans appliquer la même rigueur aux indices permettant de reconstituer l’histoire matérielle et la provenance de l’objet. Dans le cas E.V.5, c’est précisément cette symétrie entre attribution et contrôle de la provenance qui constitue le point central de l’analyse.
La vente de 2015 et la vérification de la provenance
Selon les informations fournies par le Dr David Goldthorpe, Senior Director du Department of Books and Manuscripts de Sotheby’s, les trois feuillets restèrent invendus lors de la vente du 2 juillet 2013, au cours de laquelle Timothy Bolton intervenait comme spécialiste et Christopher de Hamel comme responsable scientifique. En 2015, Peter Kidd assuma en revanche la responsabilité de la vente Medieval and Renaissance Manuscripts et du catalogue correspondant. C’est surtout à propos de cette seconde mise sur le marché qu’il convient d’examiner la qualité des vérifications de provenance documentées par la notice de catalogue.
La bibliographie scientifique antérieure aux deux ventes indiquait que seuls deux manuscrits, tous deux richement décorés, transmettaient les textes de Raoul Bollart : le codex genevois, conservé intact, et le manuscrit turinois E.V.5, mutilé en 1979. En outre, au moment de leur commercialisation, les trois feuillets conservaient dans la marge supérieure droite la numérotation originale du manuscrit de la BU-TO (fig. 8-10).
Le contenu textuel des feuillets, leur numérotation et leur correspondance avec les lacunes de l’E.V.5 constituaient donc un ensemble d’indices convergents susceptibles de conduire à l’identification du manuscrit de provenance.
La question ne consiste pas à affirmer, en l’absence d’une preuve autonome, que le catalogueur connaissait l’origine délictueuse des feuillets. Il s’agit plutôt de vérifier si la diligence professionnelle exigible d’un spécialiste des manuscrits aurait dû conduire à l’identification du codex turinois et, par conséquent, à la suspension de la commercialisation dans l’attente de vérifications supplémentaires.
À cela s’ajoute que les photographies des feuillets volés avaient été publiées dès 1982 dans une source officielle du TPC expressément destinée à l’identification et à la récupération des biens culturels soustraits.
Le catalogue de 2015 permet d’évaluer concrètement le degré d’approfondissement atteint dans la description. Les notices identifiaient correctement les textes et leur auteur, reconstituaient le contexte politique de la guerre contre Venise, situaient Bollart dans le milieu littéraire des grands rhétoriqueurs, proposaient une attribution du décor et identifiaient dans le ms. Lat. 97 de la Bibliothèque de Genève le nécessaire terme de comparaison.
Il s’agissait donc d’un savoir spécialisé nullement superficiel. C’est précisément pour cette raison que l’absence de toute référence au manuscrit E.V.5 de la BU-TO revêt une importance particulière : non pas un témoin périphérique, mais l’autre manuscrit transmettant les mêmes œuvres de Bollart et, surtout, le codex dont avaient été matériellement soustraits les feuillets proposés à la vente.
La notice de 2015 mentionnait exclusivement le manuscrit genevois et présentait les feuillets comme le témoignage de l’existence d’une seconde copie jusque-là inconnue. L’exceptionnalité bibliographique de l’objet se trouvait ainsi placée au centre de la description sans que soit identifié le témoin turinois mutilé en 1979.
Le passage du catalogue est particulièrement significatif :
The Geneva manuscript was previously thought to be unique: the present leaves are the only evidence that a second copy existed; presumably one copy was made for the author and another was a presentation copy for the King. The Geneva manuscript has neither dedication nor royal arms. The execution of the present leaves is superior to the style of the Geneva copy; they may well be from the presentation copy. [7]
Traduction de l’Autrice :
Le manuscrit de Genève était auparavant considéré comme unique : les présents feuillets constituent la seule preuve de l’existence d’une seconde copie ; vraisemblablement, une copie fut réalisée pour l’auteur et l’autre comme exemplaire de présentation destiné au roi. Le manuscrit genevois ne comporte ni dédicace ni armes royales. L’exécution des feuillets ici considérés est supérieure, par sa qualité, au style de la copie de Genève ; ils pourraient donc bien provenir de l’exemplaire de présentation.
L’affirmation selon laquelle les feuillets constituaient « the only evidence that a second copy existed » n’est pas conciliable avec l’existence de l’E.V.5. Il ne s’agit pas seulement d’un problème d’exactitude bibliographique : l’identification du témoin turinois aurait radicalement modifié la reconstitution de la provenance des lots, qui ne seraient plus apparus comme les témoignages isolés d’un second exemplaire autrement inconnu, mais comme des feuillets matériellement et textuellement compatibles avec les lacunes d’un manuscrit conservé dans une bibliothèque d’État italienne et mutilé en 1979.
C’est ici qu’apparaît l’asymétrie entre approfondissement attributif et vérification de la provenance. Les éléments matériels et textuels furent étudiés assez précisément pour formuler des hypothèses sur la commande, la destination de l’exemplaire et la qualité comparative du décor ; les mêmes éléments, associés à la bibliographie sur la tradition des œuvres de Bollart et à la numérotation encore visible sur les feuillets, auraient pu conduire au manuscrit turinois.
La question de la due diligence lors de la vente de 2015 se situe précisément dans cette asymétrie. La compétence spécialisée ne peut s’exercer uniquement dans le sens de l’attribution et de la valorisation commerciale : lorsque les données sur lesquelles elle se fonde permettent également de remonter au contexte codicologique d’origine, la vérification de la provenance relève de la même responsabilité professionnelle. Le catalogue atteste une enquête capable d’identifier le très rare contexte textuel et culturel des feuillets, mais ne rend pas compte de l’autre témoin des œuvres de Bollart, à savoir précisément le manuscrit auquel ils avaient été soustraits.
Conclusions
Après la vente de 2015, les trois feuillets enluminés furent localisés à Bruxelles grâce à une longue enquête coordonnée par le Nucleo TPC de Gênes en collaboration avec Interpol.
Selon la documentation officielle, la précision des descriptions rédigées par la bibliothèque après le vol de 1979 fut décisive. En novembre 2018, les feuillets furent restitués à la BU-TO puis réinsérés dans leur codex d’origine, restauré par le Laboratorio di restauro del libro de l’Abbazia dei Santi Pietro e Andrea de Novalesa grâce à une contribution conjointe du Rotary, de l’Inner Wheel Torino Castello et du Soroptimist International de Turin.
Cette affaire montre que la notice de catalogue ne constitue pas un dispositif neutre. Elle contribue à définir l’identité de l’objet, à en étayer l’attribution et l’estimation, et fournit à l’acheteur les informations sur lesquelles repose sa décision d’acquisition. La provenance ne saurait dès lors être traitée comme une donnée secondaire par rapport à l’analyse historico-artistique.
Lorsque des données accessibles et vérifiables permettent de rattacher un feuillet à un bien volé, leur omission affecte directement la possibilité de le proposer légitimement à la vente. La question ne concerne plus seulement la qualité scientifique de la notice, mais la fonction concrète que l’expertise exerce dans la circulation du bien et dans la détermination de son prix.
Sur le plan juridique, l’insuffisance de la due diligence et le fait de faciliter sciemment la circulation d’un bien d’origine délictueuse doivent demeurer clairement distincts : les qualifications pénales ne peuvent être envisagées que lorsque leurs éléments objectifs et subjectifs sont établis. Sur le plan professionnel, toutefois, celui qui identifie, valorise et rend commercialisable un bien ne peut dissocier les compétences mobilisées pour en construire la valeur économique de celles qui sont nécessaires à la vérification de son histoire matérielle et de sa provenance légitime. Cette affaire confirme en outre l’importance de la documentation publique produite au moment du signalement du vol : plus de trente ans après les faits, les photographies diffusées par le TPC ont permis l’identification des feuillets.
De cette fonction découle également une question de responsabilité personnelle. Dès lors que la notice de catalogue fait office d’expertise, contribue à la formation du prix et oriente la confiance de l’acheteur, il serait souhaitable que son auteur soit toujours identifiable et qu’il la signe. La signature ne transformerait pas toute erreur en acte illicite, mais permettrait d’identifier de manière transparente celui qui assume la responsabilité professionnelle de l’attribution et des vérifications déclarées, comme c’est le cas pour d’autres avis techniques susceptibles de produire des conséquences juridiques et économiques.
Pour les feuillets détachés d’un manuscrit, une chaîne de provenance documentée devrait en outre être exigée, avec une attention particulière portée aux circonstances et au moment de leur séparation du codex. Le marché dispose déjà d’outils descriptifs permettant d’identifier un objet et d’en étayer la valeur ; ces mêmes outils doivent être employés afin d’exclure que le bien provienne d’un vol. La traçabilité ne saurait être moins rigoureuse pour un fragment enluminé qu’elle ne l’est, sur d’autres marchés, pour des biens identifiables au moyen de numéros ou de marques matérielles permanentes.
L’histoire du manuscrit E.V.5 montre enfin que la transformation commerciale d’un feuillet en objet autonome n’efface pas son appartenance originelle. Le texte, la foliotation, la mise en page, le décor et la documentation photographique conservent l’identité du fragment et peuvent permettre de le rattacher au volume mutilé. Reconstituer ces traces constitue donc un instrument essentiel de protection et, lorsque cela est possible, de récupération du patrimoine culturel. Il convient enfin de signaler, en marge de cette analyse, que dans le catalogue Sotheby’s du 7 juillet 2015, les lots 49-51 provenant du manuscrit E.V.5 figuraient aux côtés des lots 42-44 issus du Livre d’Heures de Louis de Roucy (Fig. 11-13). Les recherches menées par l’autrice sur la dispersion de ce dernier manuscrit furent suivies, à partir de décembre 2022, d’une campagne publique de diffamation à son encontre, menée par le même catalogueur de la vente de 2015, Peter Kidd. Cette circonstance appartient à l’histoire publique de l’affaire et requiert, pour pouvoir être appréciée, une analyse juridique distincte.
NOTES
La dénomination Livre d’Heures de Louis de Roucy a été introduite par l’autrice de la présente contribution à la suite de ses recherches historiques et codicologiques sur le manuscrit : l’identification des armoiries et la reconstitution du contexte historique et généalogique ont en effet permis de reconnaître Louis de Roucy comme destinataire originel du livre d’heures ; cf. The Book of Hours of Louis De Roucy, Receptio Academic Press, Londres, 2022. Disponible en Open Access : https://books.google.ch/books?id=oxDgEAAAQBAJ&printsec=frontcover&hl=it#v=onepage&q&f=false
[1] THOMAS HAYE, Die dialogische Poesie des Pariser Juristen Raoul Bollart (gest. 1545) – eine Ekloge zur Schlacht von Agnadello (1509) und ein Streitgedicht über die Mildtätigkeit, dans Eleganz und Performanz. Von Rednern, Humanisten und Konzilsvätern. Johannes Helmrath zum 65. Geburtstag, sous la direction de Christian Jaser, Harald Müller et Thomas Woelki, Köln-Weimar-Wien, Böhlau, 2018, pp. 429-448.
[2] HIPPOLYTE AUBERT, Notices sur les manuscrits Petau conservés à la Bibliothèque de Genève, « Bibliothèque de l’École des chartes », LXX, 1909, pp. 247-302. Aubert identifie Bollart comme « bourgeois de Paris, sieur de Champcueil » et signale la description de la seigneurie contenue dans le manuscrit.
[3] Loi du 9 mars 2022, n° 22, Disposizioni in materia di reati contro il patrimonio culturale, dans « Gazzetta Ufficiale della Repubblica Italiana », n° 68, 22 mars 2022, en vigueur depuis le 23 mars 2022, art. 1 ; cf. art. 518-bis c.p., Furto di beni culturali. La disposition punit le vol d’un bien culturel d’une peine d’emprisonnement de deux à six ans et d’une amende de 927 à 1 500 euros ; dans les hypothèses aggravées prévues au deuxième alinéa, d’une peine d’emprisonnement de quatre à dix ans et d’une amende de 927 à 2 000 euros.
[4] UNIDROIT, Convention on Stolen or Illegally Exported Cultural Objects, Rome, 24 June 1995, art. 4, par. 4. La disposition indique expressément, parmi les critères permettant d’apprécier la due diligence, « all the circumstances of the acquisition », la qualité des parties, le prix, la consultation des registres raisonnablement accessibles de biens culturels volés, les informations et la documentation raisonnablement accessibles ainsi que les autres démarches qu’une personne raisonnable aurait entreprises dans les circonstances.
[5] Cf. UNIDROIT, Convention on Stolen or Illegally Exported Cultural Objects. Explanatory Report, commentaire de l’art. 4, par. 1, où la due diligence est rapportée à la nécessité de mener des recherches sérieuses sur la provenance du bien et où le critère « ought reasonably to have known » est explicitement lié à la nécessité d’accroître la vigilance des acquéreurs et des opérateurs du marché.
[6] Sur la méthodologie d’identification, de recomposition et de reconstruction de la provenance des membra disiecta de manuscrits médiévaux, fondée sur l’analyse conjointe des éléments codicologiques, paléographiques, textuels, iconographiques, héraldiques et documentaires, ainsi que sur la comparaison systématique avec les catalogues de vente, les collections publiques et privées et les témoignages photographiques, cf. C. ROSSI, Biblioclastia a scopo di lucro e culto feticistico dei frammenti di manoscritti medievali, « Studj romanzi », XVIII, 2022, pp. 161–196 ; EAD., Introduction – Biblioclasm & Digital Reconstruction, « Theory and Criticism of Literature & Arts », VI/1, 2022, pp. 9–20 ; EAD., Isabelle Boursier’s Book of Hours: A Dismembered Manuscript from Mary Benson’s Collection, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2024 ; C. ROSSI – A. MARTIN, Digital Reconstruction of a Dismembered Book of Hours Illuminated by Robert Boyvin, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2024 ; C. ROSSI, The 1879 Theft of Royal MS 16 E VIII from the British Museum, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2024 ; EAD., Biblioclasm for Profit: The Legal Implications of Dismembering Western Medieval Illuminated Manuscripts, « Harvard Art Law Review », I/1, 2025, pp. 97–167. https://web.archive.org/web/20251008023752/https://orgs.law.harvard.edu/halo/files/2025/07/Vol.-1-Harvard-Law-Art-Review.pdf
[7] Cf. à la fois https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2015/medieval-renaissance-manuscripts-l15240/lot.49.html et le catalogue PDF de la vente.
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